L’AMITIÉ FRANCO-RUSSE

Après la cuisante défaite que subit la France en 1870, l’Allemagne de Bismarck s’évertua à l’isoler diplomatiquement. Un accord militaire signé par la France et la Russie vit le jour : il s’agissait de pouvoir s’opposer militairement aux Empires allemands et austro-hongrois. Cet accord est connu sous le nom d’Alliance franco-russe et fut effectif de 1892 à 1917.

Après son écrasante défaite face au Japon, l’Empire russe désireux de rétablir ses finances et de se moderniser lança un emprunt international. La France souscrit activement à cet emprunt répondant au slogan « prêter à la Russie, c’est prêter à la France ». L’emprunt resta actif jusqu’en 1916, on sait ce qu’il advint du remboursement ou plus précisément de son non-remboursement.

Après avoir parcouru l’Europe en juillet 1914, Lénine résida en Galicie qui, à l’époque, était sous domination austro-hongroise. Il comprit que la guerre qui s’annonçait pouvait être porteuse d’une révolution dans l’Empire russe. Lénine, en émigration de 1908 à 1917, était corédacteur de journaux russes qui prônaient la création du parti communiste bolchévique. Après la révolution de février 1917, les Allemands rapatrièrent et financèrent Lénine afin qu’il affermisse, en Russie, l’effervescence révolutionnaire tout en exigeant l’arrêt de la participation russe à la guerre. En conséquence, sa devise devint « guerre à la guerre » et « vive la défaite ». A qui viendrait-il à l’esprit d’accuser Lénine de traîtrise, et pourtant, comment peut-on qualifier quelqu’un qui œuvre à la défaite de son pays ?

A l’avènement de la Révolution d’Octobre, le 15 décembre 1917, la Russie signe un armistice de 30 jours avec les Empires centraux. En janvier 1918, les Empires centraux estimant que les résultats de la négociation étaient insatisfaisants reprirent l’offensive et occupèrent de vastes territoires à l’Ouest de l’Empire russe. Le 3 mars 1918, le traité de Brest-Litovsk fut signé et les Empires centraux purent retirer leurs troupes du front oriental afin de les déployer sur le front occidental, ce qui indéniablement, prolongera la guerre avec son douloureux cortège de malheurs.

Mais pour Lénine, plus question de « guerre à la guerre ». Avec l’Armée Rouge, il engagea un combat contre les pays qui s’étaient affranchis de l’Empire russe. Une sanglante guerre civile entre communistes et tsaristes russes se déroula en Ukraine tandis que celle-ci combattait les uns et les autres. Sans l’appui des pays de l’entente, l’Ukraine succomba aux ingérences belliqueuses et impérialistes russes. La Russie ne terminant pas la guerre, la France perdit son partenaire militaire. En novembre 1932, Edouard Herriot, Président du Conseil des Ministres et Ministre des Affaires Etrangères, ratifia un pacte de non-agression entre la France et l’U.R.S.S. En 1933, Edouard Herriot visite l’Union Soviétique et plus particulièrement l’Ukraine où avait sévi une terrible famine génocidaire organisée par Staline. Cette famine, dénommée « Holodomor », fit des millions d’innocentes victimes ukrainiennes. Edouard Herriot ne vit rien de tout cela, ce qui laisse à penser qu’il n’y a pas que l’amour qui rende aveugle, il peut en être de même avec une grande amitié ou avec un total dénuement moral.

Le 23 août 1939 fut signé le pacte germano-soviétique. Ce pacte revêtait un aspect politique, militaire et économique. De septembre 1939 à juin 1941, l’Union Soviétique s’est comportée en alliée fidèle de l’Allemagne nazie. En 1939-1940, l’Union Soviétique a officiellement reconnu le gouvernement de Vichy du Maréchal Pétain. La presse soviétique calomniait sans cesse les agissements « bellicistes » anglo-américains. En septembre 1939, Staline mit à la disposition du troisième Reich, une base maritime située à l’ouest de Mourmansk. C’est de cette base que les nazis préparèrent la prise de Trondheim et l’occupation de la Norvège. Les brise-glaces soviétiques ouvrirent un passage dans le détroit de Béring, ce qui permit aux nazis de couler et d’arraisonner des bâtiments de la coalition antinazie. Ces brise-glaces se dénommaient « Lénine », « Joseph Staline », « Lazare Kaganovitch ». Fin 1940, l’Union Soviétique agressa militairement la Finlande et de ce fait fut exclue de la Société des Nations le 14 décembre 1939. Le 25 décembre 1939, la Pravda, organe du Parti Communiste de l’U.R.S.S, publiait un article exaltant la collaboration avec l’Allemagne nazie et mentionnait un discours de Staline qui glorifiait cette amitié consolidée par les liens du sang. Le NKVD et la Gestapo engagèrent, conjointement, des actions répressives en territoire polonais. Les communistes allemands qui étaient réfugiés en Union Soviétique furent livrés aux nazis. Après la signature du Pacte germano-soviétique, Staline déclara pompeusement à Ribbentrop : « Je peux vous garantir sur mon honneur que l’Union Soviétique ne trahira pas son partenaire ». Il est sans doute utile de rappeler que les nazis n’ont pas envahi que la seule Pologne mais également le Danemark, la Hollande, la Belgique, la France, la Grèce, la Yougoslavie et cela avec la complicité de l’Union Soviétique.

Les liens commerciaux qui unissaient l’Union Soviétique et le 3ième Reich ont permis à celui-ci de contourner le blocus commercial établi par la Grande-Bretagne. Staline a livré aux nazis toutes les matières premières nécessaires au bon fonctionnement de l’industrie militaire allemande. Des centaines de millions de tonnes de pétrole, de manganèse, de cuivre, de nickel et de platine furent livrées à Hitler afin qu’il puisse agresser sereinement l’Europe et bombarder la Grande-Bretagne.

A la fin de 1939, l’U.R.S.S. était l’Etat le plus militarisé et armé de la planète. 12,2% du budget de l’Etat soviétique étaient alloués aux dépenses militaires contre 9% pour le 3ième Reich. L’artillerie, les chars d’assaut, l’aviation soviétique avaient considérablement augmenté en nombre. En juin 1941, sur la ligne de front germano-soviétique, la Wehrmacht (et ses alliés) totalisaient 166 divisions contre 190 pour l’U.R.S.S. L’Union soviétique possédait 3,5 fois plus de chars, 2,2 fois plus d’avions, 1,4 fois plus de puissance d’artillerie que l’Allemagne nazie. Ces chiffres n’empêchèrent pas la totale et incroyable déroute des troupes soviétiques.

L’Ukraine, durant la Seconde Guerre Mondiale, a payé un énorme tribut pour la victoire finale. L’estimation des pertes humaines (civiles et militaires) est estimée à au moins 8 millions de victimes. 700 villes et villages furent rasés ainsi que des millions d’immeubles et d’habitations. A la fin de la guerre, l’Ukraine comptait plus de 10 millions de sans-abri. L’outil industriel et agricole fut évacué derrière l’Oural. Il en fut de même avec le cheptel animal. Il faut rappeler qu’en Ukraine, les Oradour-sur-Glane se comptent par dizaines.

Le jour de la victoire, Staline porta un toast au grand peuple russe, ignorant sciemment les autres peuples qui contribuèrent non moins que les Russes à la victoire finale. Ce toast, résolument chauvin, ignorait sciemment toute réalité et était précurseur d’importants nettoyages ethniques qui profitèrent à la Russie. Néanmoins, en 1941, les recrues de l’Armée Rouge prêtaient le serment suivant : « Moi, citoyen de l’U.R.S.S. joignant les rangs de l’Armée Rouge, je prends l’engagement solennel d’être un combattant honorable, brave, discipliné et je suis toujours prêt à obéir pour défendre ma mère patrie, l’Union des Républiques Socialistes Soviétique ». Il n’était aucunement question de la seule Russie, mais de toute l’Union soviétique.

Trop souvent en France, lors des commémorations de la victoire sur le nazisme, des hommes politiques et certains media profitent de l’événement pour célébrer l’amitié franco-russe. Les autres peuples de l’ex U.R.S.S. sont totalement occultés, quand ils ne sont pas accusés de collaboration avec les nazis. Vlassov et l’armée russe de libération, Kaminski et l’armée populaire russe de libération (en réalité des SS), totalement oubliés ainsi que le fait que ce soit la Russie qui a fourni le plus grand nombre de collaborateurs à l’Allemagne nazie. Seule prévaut l’amitié franco-russe avec Diderot et Catherine II ; le sacrifice de millions d’hommes non russes est totalement passé sous silence afin de satisfaire les visées ultranationalistes de Vladimir Poutine. Le rôle et les conséquences du pacte germano-soviétique ne sont jamais évoqués.

Poutine justifie aujourd’hui le pacte germano-soviétique arguant du fait que l’Union Soviétique s’est retrouvée seule devant le 3ième Reich. Evidemment, il n’évoque pas le pacte secret qui liait les deux dictatures qui entendaient se partager l’Europe. Actuellement, Vladimir Poutine avec l’appui de l’Eglise orthodoxe russe, mène une intense campagne de réhabilitation de Staline. Nous assistons, également en France, à la tentative de réhabilitation de Staline, ce qui témoigne soit d’une épouvantable ignorance, soit d’une naïve servilité.

Bohdan Bilot

Galia Ackerman : Après l’annexion de la Crimée, la Russie a franchi un seuil après lequel il n’y a pas de retour possible

Au lendemain des célébrations de la victoire dans la Deuxième Guerre Mondiale, de nombreux internautes ont pu découvrir des images de personnes portant des drapeaux soviétiques et des portraits des vétérans, défilants dans les rues de Moscou, St-Pétersbourg mais aussi des grandes villes européennes. En apparence des simples défiles inoffensifs portant le nom de « Régiment immortel », semblent commémorer des soldats tombés sur le champ de bataille. Toutefois, les choses ne sont pas si simples…  Dans son dernier livre « Le Régiment immortel, la guerre sacrée de Poutine », paru chez les éditions Premier Parallèle, la journaliste et l’historienne Galia Ackerman, explique la vraie nature de ce phénomène. Comment la Russie utilise le souvenir de la Deuxième guerre mondiale pour embrigader et manipuler son peuple qui vit désormais dans la méfiance totale de l’Occident et se dit prêt à suivre Poutine dans son ultime combat ? Galia Ackerman lève le voile sur une nation qui se prépare à la guerre.

–Qu’est-ce qui vous a incité de vous pencher sur ce sujet ?

J’appartiens aux rares personnes de l’émigration russe qui regarde la télévision russe, non pas par plaisir mais en tant que spécialiste de la Russie je considère qu’il faut savoir ce que dit la propagande, car l’essentiel de la propagande russe passe par la télé. C’est ainsi qu’il y a quelques années j’ai été sidérée de voir l’émergence de ce régiment immortel. A partir de 2015 lorsqu’ils ont été autorisé à organiser une grande marche à Moscou, Poutine a été au premier rang. J’ai été très étonnée. Cela m’a interloqué, parce que je suis née en Union soviétique, à Moscou même, j’ai grandi là-bas. Mon père a fait toute la guerre, mais il n’y a jamais eu de grandes célébrations de la victoire. En 45 il y a eu le défilé de la victoire et ensuite, il n’y a plus eu de défilés de 9 mai, car la guerre avait beaucoup de côtés sombres et Staline ne voulait pas trop la célébrer.

–Staline avait-il peur de la colère du peuple ?

Je ne sais pas. La mémoire de la guerre était très fraiche ainsi que le souvenir de l’alliance avec Hitler. Au même temps pendant la guerre l’URSS s’était allié avec les Américains. Tout le monde avait le souvenir de livraisons non seulement des armes, mais aussi de vivres sans lesquelles l’URSS n’aurait peut-être pas gagné la guerre. Puis, très rapidement après la victoire, la guerre froide avait commencé. Les alliés de hier sont devenus des ennemis. Cela a créé le contexte dans lequel il valait mieux de ne pas trop en parler. Donc ce n’était pas une grande kermesse nationale et les gens qui avaient fait la guerre n’en parlaient jamais, tout comme les gens qui ont fait les camps. C’était quelque chose de traumatique et donc il n’y avait pas de grandes célébration. Ce n’est que sous Brejnev en 65, pour le 20ème anniversaire de la victoire, un premier défilé a été organisé. Ensuite, un autre pour les 40 ans et ce n’est que sous Eltsine, que les défilés militaires sont devenus annuels. On a l’impression que plus on s’éloigne des événements, plus cela devient grandiose. Quand j’ai vu que Poutine marchait au premier rang avec le portrait de son père, cela a beaucoup piqué ma curiosité. J’ai commencé à suivre et je me suis rendu compte que d’année en année ces célébrations devenaient de plus en plus grandioses. Maintenant c’est célébré dans le monde entier jusque dans l’Arctique !

–Mais quel est le message de tous ces défilés ?

Le message véhiculé par le régiment immortel n’est pas le même à l’étranger et en Russie. Sur le site du régiment on explique que cette marche est organisée pour rappeler une énorme tragédie et ce grand sacrifice, en expliquant qu’il faut tout faire pour que cela ne se répète pas. C’est positionné comme un mouvement pour la paix et c’est le message qui est destiné à l’étranger. Mais quand vous regardez ce qui se passe en Russie, vous verrez tout autre chose. Il suffit d’aller sur Yandex (le moteur de recherche russe) et taper en russe le régiment immortel, et vous tomberez sur un très grand nombre de photos avec des enfants en uniforme militaire. Ça commence à partir de l’âge d’un an. Je me suis posé la question : comment ils font pour avoir les uniformes. Il y a plein de sites où vous pouvez commander des uniformes militaires pour les bébés à partir de 6 mois. Donc un enfant qui est encore dans le berceau peut déjà porter un uniforme militaire. Et pour moi, ce n’est pas un message de paix.

–Ce qui est inquiétant, c’est que ce genre de défilé rassemble une foule de personnes

 L’année dernière il y a eu 10 million de participants, mais j’imagine que ce n’était pas tous des volontaires sortis spontanément dans la rue. Il faut noter que c’est partir de 1995 que ce mouvement a commencé à être complétement encadré par le gouvernement. Je pense que cela doit être comme pendant l’Union soviétique où chaque administration, chaque université devait fournir un cotangent des personnes qu’on transportait en bus jusqu’au lieu de rassemblement pour les fêtes de 1 mai. A mon avis, aujourd’hui aussi il y a un embrigadement. Probablement tous les participants n’ont pas tous des photos à exposer. Moi par exemple j’ai des photos militaires de mon père où il est à Berlin, mais il faut faire la démarche d’aller dans un atelier, faire une grande photo, puis l’encadrer, etc., cela demande du travail. Les rumeurs courent qu’il s’agit des photos que les organisateurs fournissent. Les organisateurs ont un stock. Et par exemple cette année à Sébastopol il y a eu une histoire rocambolesque, car deux organisations concurrentes de ce régiment se sont fritté car une organisation a fait irruption dans les bureaux de l’autre pour voler 500 portraits. Donc, on ne sait pas où est l’adhésion spontané et où est l’embrigadement à la soviétique

–Quel est le but de l’embrigadement ?

Quand j’ai commencé à étudier le phénomène, ce qui m’a demandé de se pencher sur la passé russe, je suis arrivé à la conclusion, que la glorification de la Deuxième Guerre mondiale, l’appropriation par les vivants d’aujourd’hui de la victoire vieille maintenant de trois quarts du siècle, c’est pour dire qu’ils ont vaincu le plus grand mal du siècle et donc par conséquent ils sont le plus grand bien. C’est comme si le sang de leurs ancêtres avait sanctifié une fois pour toute ce qu’ils font aujourd’hui. C’est ça le sens de cette célébration, qui ne célèbre pas la réconciliation. Et quand vous lisez les textes qui portent sur ce sujet, vous vous apercevrez que ces célébrations c’est comme une sorte de religion païenne, un culte des héros morts représentant un genre de renouveau annuel comme Jésus qui ressuscite tous les ans, ou comme les Juifs qui sortent tous les ans de l’Egypte. De la même façon, les gens qui participent à ce régiment immortel qu’ils soient embrigadées ou non, vivent une espèce de réappropriation de cette victoire où mystiquement ils puisent leur force et le droit d’agir comme ils veulent aujourd’hui.

–Finalement c’est comme une justification de toute la politique menée par la Russie d’aujourd’hui ?

Oui, c’est une justification. Ils ont droit de décider du destin du monde, d’intervenir où ils veulent, d’annexer les territoires, car c’est un droit qui leur a été donné par cette grande victoire. C’est ça le pivot de la nouvelle identité russe.

Ce combat, cette justification ancienne de la lutte contre le fascisme, s’est rejoué en Ukraine. Dans le Donbass les soi-disant séparatistes agissent sous le signe de la lutte contre le fascisme. Et je pense que pendant plusieurs années la Crimée était la cible de propagande. Cela ne s’est pas passé en un seul jour. On a préparé la Crimée pendant plusieurs années. Ce dont je regrette profondément c’est que non seulement les Occidentaux ne prennent pas mesure du danger, mais les Ukrainiens non plus n’ont pas pris mesure. L’Ukraine a laissé se développer cette propagande pendant une bonne dizaine d’années avant l’annexion. Cette annexion a été préparée et ensuite le moment apportant est venu. Poutine avait préparé le terrain et la base de cela a encore une fois été la Grande Guerre Patriotique.

Le régiment immortel est juste une pointe de l’iceberg de cette identité. Dans leurs chants on parle des héros qui descendent du ciel pour se joindre au cortège. Le nom du régiment fait froid dans le dos car à l’époque lorsque ça a été conçu dans la première moitié des années 2000, c’était une idée très simple qui permettait aux familles de commémorer leurs proches qui ont participé à la guerre. C’était quelque chose de plutôt noble et apolitique au début. Mais aujourd’hui, qui sont ces gens qui défilent dans le régiment immortel ? On parle d’une fusion entre les morts qui descendent du ciel ce jour-là et qui s’unissent avec les vivants. Ensemble ils forment un peuple qui dévient invincible et immortel. Ça va avec la militarisation du pays, car pour le pouvoir l’objective de cette identité c’est une identité guerrière qui se revendique le droit de gérer le sort du monde, une nation qui se prépare à la guerre. Il n’y a pas un jour où la télé russe ne parle de la guerre imminente. On n’est pas conscient de ce qui se passe là-bas.

–La Russie pourrait vraiment faire la guerre ?

La Russie a modernisé l’armée, elle a fait des tests grandeurs nature en Syrie pour le nouvel armement, ils font de grandes manœuvres tous les ans. Après l’annexion de la Crimée, la Russie a franchi un certain seuil après lequel il n’y a pas de retour possible. L’annexion est un pas juridique qui a été salué par près de 90% des Russes, maintenant ils ne peuvent pas la rendre quoi que ça leur coûte.

Mais après la réaction de la communauté internationale il a compris qu’ils ne peuvent plus reculer. Donc la conséquence – c’est une plus grande militarisation. Après, je pense que la Russie ne va pas attaquer l’Occident, pas tout de suite. Elle n’est pas encore assez forte, mais elle va essayer de grignoter là où elle peut. En distribuant par exemple des passeports russes dans le Donbass, ce qui pourrait être un prélude pour son annexion. Cela permettra de reconnaitre les républiques autoproclamées, une fois qu’il y aura beaucoup de citoyens russes. Ils pourront vouloir étendre le conflit aux autres régions de l’Ukraine à Odessa par exemple ou tôt ou tard ils pourront s’attaquer à la Lettonie qui est le pays le plus russifié des trois pays baltes.

–Ils se préparent à une guerre mais pour attaquer ou pour se défendre ? Quel est le discours ?

Même l’Allemagne nazie disait qu’elle défendait ses intérêts lorsqu’elle attaquait. Comme on sait très bien que l’Occident n’a pas l’intention d’attaque la Russie, on ne sait pas exactement à quoi ils se préparent. Dans mon livre je cite une chanson chantée par des enfants en uniforme militaire devant un monument à la gloire de la seconde guerre mondiale à Stalingrad. La chanson dit : « Tout est à nous, de l’Arctique aux mères du Sud. Ce serait bien s’il y avait la paix sur toutes ces terres mais si jamais le commandant en chef (Poutine) nous appelle au dernier combat, nous irons avec lui ». Il y a des notes apocalyptiques. Ils se préparent à cette guerre même s’ils savent qu’ils ne pourront pas gagner ce « dernier combat ». L’embrigadement c’est aussi la « Jeunarmée » où les enfants y sont acceptés dès l’âge de 8 ans. Chaque organisation de « Jeunarmée » dans les régions est en lien direct avec une unité militaire. Ils ont des uniformes, en clair, c’est comme les jeunesses hitlériennes, sauf que là-bas on acceptait les jeunes à partir de 12 ans alors qu’en Russie c’est 8 ans. Il y a une préparation au niveau mental et matériel qui se passe par les armes de plus en plus sophistiquées. L’armée Russe devient de plus en plus entraînée et tout cela participe à l’embrigadement de la population.

–Est-ce que l’Occident est conscient de ce danger ?

Je ne pense pas. C’est pour ça que ce livre c’est un crie d’alerte car même lorsque j’essaye de raconter et expliquer cela, les gens ont du mal à croire, il faut vraiment suivre le sujet pendant des années comme je l’ai fait. C’est un travail d’embrigadement et de la militarisation de la société, qui est à la fois au vu de tous, mais qui au même temps n’attire pas beaucoup d’attention. Tant que ce régime persiste, l’idée de la grande guerre à laquelle il faut se préparer sera toujours présente, l’idée de la mobilisation de la population. Pour le moment, la Russie fait quasiment le chevalier seul, elle n’est pas encore en position de force, mais elle est en train de la bâtir et il faut être très vigilant pour ne pas se retrouver face à la Russie qu’on ne peut plus contenir, comme cela s’est passé avec l’Allemagne nazie. Lorsque l’Allemagne s’était emparé des Sudètes, on aurait pu les écraser tout de suite, même en 1938 avec la Tchécoslovaquie, ce n’était pas encore trop tard. Si la Grande Bretagne et la France avaient attaqué l’Allemagne à ce moment-là, elle aurait été défaite. Aujourd’hui l’Europe est tellement pacifiste, le souvenir de la guerre est trop lointain que je ne suis pas sûre que nous avons une armée professionnelle et que les citoyens se sentiront concernés. Alors que la population en Russie, on la prépare. C’est exactement ce que j’ai voulu démontrer dans mon livre.

Anna Jaillard Chesanovska